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mon hêtre

 

Cet arbre-là, je ne manque pas de venir le saluer, quand mes errements de photographe me mènent à lui, ou quand mes balades au pas décidé me ramènent ici - dans ces bois qui partagent leur nom et leurs airs de landes avec le lieu de mon enfance.

 

Cet arbre-là, il est là, sur cette butte, où paraît-il il y a eu des sacrifices . Il en reste une pierre nue comme témoignage, une pierre où rien n'est gravé d'ailleurs.

 

C'était il y a longtemps, il y a une ère.

 

Lui aussi, il est là depuis longtemps. C'est évident.

 

 

C'est un hêtre. Superbe, magnifique, comme certains hêtres vénérables le deviennent. Une force tranquille. La force tranquille de l'âge. Y'en a que ça rend beau.

 

A ses côtés, un puits multicentenaire. C'est inscrit dans le granit, pour l'éternité ou pas, on verra.

 

Sous ses branches, une table pour venir pique-niquer. Elle est rarement occupée, en tout cas aux heures où j'y passe. Trop tôt, trop tard. C'est incongru aussi, cette table, juste en bord de route. Pas plaisant de manger près des pares-chocs. Trop de choc, c'est le cas de le dire, entre la beauté évidente de cet hêtre et un pare-choc, quand bien même il serait étoilé.

 

Cet hêtre, je le salue de loin. Juste un hochement de tête. Il est bien trop à vue pour que je vienne le serrer dans mes bras. Ca exige de l'intimité je trouve.

 

Et puis, il est trop gros.

 

Il est trop gros, il est trop grand.

 

Ben oui, c'est chiant – comment dire autrement ? - de le mettre en boîte.

 

Accroupie, allongée sous lui (et ce sont là les joies que connaissent tous les photographes), impossible de le faire tenir sur une photo. Même en faisant des montages, des raccords, des panoramiques, impossible de tirer un portrait digne de lui.

 

Et puis, bizarrement, il est à la fois seul et trop entouré. Ses voisins - qu'il domine de toute sa hauteur - empêche de faire un cliché qui soit sinon impressionnant du moins fidèle à sa stature de géant.

 

 

 

Aujourd'hui, j'ai réussi à le prendre tout entier en photo.

 

 

 

 

J'en pleure. J'enrage. Je jure. Même pas, en fait. Même plus.

 

Il y aurait trop à pleurer en ce mois de mars et j'ai pas envie.

 

Ironie, oui. On est bien sur un lieu de sacrifice. Hein.

 

Sur cette montagne blanche, il était là, comme tendu, tout tourné vers le blanc encore laiteux de ce matin brumeux, comme implorant, dessinant une main tendue, tendue vers les cieux ? [...]

 

A le regarder, amputé, il a l'air plus résigné qu'implorant finalement.

 

C'est vrai. Toute sa vie d'hêtre, il n'aura pu qu'accepter ce qui est. Il n'a jamais pu fuir.

 

De ces moignons, peut être repartiront des branches. Qui sait.

 

Encore faudra-t-il que le temps, il le lui soit laissé.

 

On verra dans un an, dans 10 ans. Je verrai si mes balades me ramènent à lui. Là, j'ai plus trop envie. Le cœur est trop meurtri de le voir ainsi.

 

 

 

 


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