Pauvre vieux Monsieur

Oh, vous le savez, j'aime bien être grinçante. Enfin, pour qui me connaît pas, grinçante dans mes écrits.

Allez, un p'tit texte court pour évoquer cette vie d'autrice et celle de femme-adulte-parent, qui croit à 300 % en la vertu de l'éducation "positive" (ça veut pas dire laxiste).


°°°
La lecon

Sur un salon, c’est assez immuable. C’est même un objet de rigolade désormais. La leçon.
Tu sais, la personne qui vient te voir et démonter au mieux ton travail, au pire toi.
Ce jour-là. C’est soleil. Salon en plein air. Au bord de la rivière. A l’ombre des vieux bâtiments. Enfin, pas à l’ombre. Le cagnard me tombe dessus, fort. Vais transpirer. Etre rouge et suintante pour les visiteurs. M’enfin, on est humain.


Ça rigole. Café. L’équipe organisatrice est aux petits oignons. C’est sym-paaaaa ! Et ma voisine de barnum est super. On s’amuse. Elle, à l’heure de la retraite, débute dans l’illustration éditée. C’est sa première fois. Et blablabla.


Un vieux monsieur s’approche. La baguette sous le bras. Il observe. Regarde quelques cartes. Paysage noir et blanc.
- J’aime bien celle-là.
- Merci.
Visiblement, il est pressé mais il prend le temps quand même. Il va pas acheter mais il farfouille.
Il ouvre un bouquin, un Bulles de Vie (où ça pétille de couleurs). Tourne quelques pages. Haussement de sourcil presque imperceptible. J’attends. Ça le démange de me dire quelques mots, ça se voit. Il s’agite.
- J’aime pas. Aucun intérêt.
-
- Ces couleurs, c’est trop. Vous avez saturé les couleurs ?
- Non, je « trafique » pas les photos. L’idée, c’est de…
- AUCUN INTERET. Rien qui accroche l’œil.
- Al… (bon, j’suis sympa mais faut quand même pas trop me chauffer). Alors… (je vais pour expliquer ma démarche naturalo-artistique, cette double-page dédiée aux couleurs et au foisonnement de la nature).

Mais le vieux Monsieur, il écoute pas. Il s’en contrefout, de ce que j’ai à dire.

 

- Vous savez, j’étais PROF d’arts plastiques. J’ai jamais dit à un élève que c’était bien. Jamais. Il ne faut jamais féliciter. Jamais dire que c’est bien. Ça ne fait pas avancer. Alors que…

 

- Monsieur (je le coupe, ça va bien quoi !), j’ai précisément éduqué mes enfants dans l’esprit à peu près inverse. Je …

Je m’arrête. (A quoi bon soliloquer ?)

 

Le vieux Monsieur se barre. Presque fuyant sur ses vieilles jambes, la baguette déjà molle oscillant sous son bras maigrelet. Je le regarde.

 

(« Et voilà pour la leçon du jour ! », préviens-je ma voisine, pas encore rodée.)

 

Pauvre vieux Monsieur. Et surtout, pauvres marmots passés entre ses mains. 40 ans à éduquer et à élever des enfants en les abaissant ? Pauvre vieux Monsieur.

 

(16 h. Ma voisine se retourne vers moi. Elle se marre, jaune. « Ça y est ! J’ai eu droit aussi à ma leçon ! Mes illustrations seraient pas comme ci comme ça… »).

Le même pauvre petit Monsieur.


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