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mon chataigner. mon dragon

 

Mon châtaignier. Mon dragon.

 

 

 

 

C'est une histoire d'arbres. Encore.

 

Oui, j'aime les arbres.

 

Celui-là, c'était un châtaigner.

 

Un châtaigner qui a rythmé le temps – le mien,

 

qui a marqué les saisons, marqué ma vie.

 

 

 

C'était un châtaigner, planté là dans le paysage,

 

fiché au bout d'un talus,

 

20-30 mètres de rideau d'arbres,

 

de chênes et de hêtres, dans ce paysage de champs et de vaches.

 

Elles se sont raréfiées, d'ailleurs, les vaches.

 

Et pas parce qu'elles sont rentrées à l'étable.

 

 

 

Ce châtaigner racontait hier.

 

Sa présence disait qu'avant, là,

 

il y avait tout plein de petites parcelles,

 

peut être même des vergers,

 

qu'il y avait des champs cultivés,

 

avec peut être même leurs coquelicots et leurs bleuets,

 

qu'il y avait des champs tous entourés de haies, d'aubépines, de noisetiers.

 

 

 

Témoignage d'un temps passé. Un rescapé.

 

Je l'ai immortalisé,

 

plein de fois, tant de fois.

 

Il était cher, il me parlait.

 

'Oh maman ! On dirait un dragon, tu trouves pas ?'

 

Oui ! Un superbe dragon. Ouahou. C'est vrai.

 

'T'as vu sa tête ?

 

- Tu crois qu'il nous regarde ? »

 

Mais que voit un arbre ?

 

 

 

Ce châtaigner, ce dragon,

 

je le vois encore

 

dans des ciels rouges, chargés de nuit,

 

dans des ciels de matins roses, pleins de promesses,

 

je le vois émergeant des brumes,

 

entourés de ciels de fin du monde,

 

dans des gris orage, plombés,

 

des gris gais et des gris tristes.

 

 

 

Ce châtaigner marquait mon temps, notre temps.

 

Le printemps et ses bourgeons et les enfants qui poussent.

 

L'été. Son ombre bienfaisante, même si sous lui, il n'y a que du maïs ou du blé pour en profiter.

 

Et puis, l'automne. L'automne, 1e octobre et la récolte tant attendue des châtaignes.

 

'T'as vu comme elles sont énormmmes ? Allez, on les fait griller, hein, maman ?'

 

Joie de ces petits rituels qui marquent l'enfance, et l'homme pour toujours.

 

L'hiver. L'hiver arrive.

 

 

 

Le sien aussi.

 

 

 

Ce matin-là, je suis allée le voir. Comme d'hab. Et rien. Rien.

 

Plus d'arbre. Plus de dragon.

 

Plus de dragon ! Il s'est envolé ?

 

Abattu. Haaaaa. Je hurle. Non ! NON.

 

Pourquoi ?

 

Pourquoi ?

 

La PAC* ? Cette fameuse, cette fumeuse politique ? […] Connerie de ces textes administratifs qui poussent les hommes à couper, à se planter. Et à replanter. Je hurle. Mais ils vont réfléchir quand ? On va réfléchir quand ?

 

 

 

Je suis allée voir le talus.

 

Ils n'étaient plus que 4 survivants.

 

J'ai voulu compter son âge, à 'mon' châtaigner.

 

J'ai renoncé. Trop de cercles dessinées dans son aubier.

 

Des cercles qui raconteraient son histoire, si je voulais la connaître.

 

Il m'aurait dit la sécheresse de 76, et puis les froids et puis.

 

Et puis je m'en fous. Son histoire, elle s'est arrêtée là.

 

Et j'en suis tellement dépitée, navrée.

 

Je ne garderai même pas de toi un nœud de tes branches.

 

Vivant et mort. Ce serait presque indécent.

 

 

 

Repartiras-tu ? Peut être. Reste encore là, à ta base, tes racines. Ton futur ?

 

 

 

L'année suivante, le résidu de talus a fini d'être rasé.

 

Et l'année d'après, des arbres ont été replantés. J'imagine subventionnés.

 

 

 

Johanne

 

1e juin 2018

 

 

 

PAC : politique agricole commune. Les surfaces en culture situées sous des haies de plus de 3 m de large de part et d'autre du tronc d'un arbre étaient déduites du versement des aides agricoles. D'où les coupes d'arbres. Et la même politique de financer des replantations de talus donc.

 

 

 

 

 

 

 

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